Le doyen et les deux frères

De retour au Festival, pour prendre le relais de ma consœur France. Je retrouve toujours avec infiniment de plaisir l’ambiance de Cannes. J’y croise chaque année les mêmes journalistes. Il y en a beaucoup que je ne vois qu’ici. On se fait un petit signe de tête. Je ne sais rien d’eux, ni leur nom ni leur nationalité, encore moins le média où ils travaillent, mais je garde en mémoire ces quelques visages. Ma goutte d’eau dans un océan de 3000 accrédités, à chaque édition, par le Festival. En fait, je me sens rassuré qu’eux non plus ne se soient lassés ni de Cannes ni surtout du cinéma. Je le lis dans leurs regards.Mon petit coup de vieux ne va pas s’arranger cet après-midi, avec l’hommage que le Festival rend au doyen des cinéastes en activité : le Portugais Manoel de Oliveira. Cent ans cette année ! Pas de solitude, pour reprendre le titre d’un célèbre roman, mais d’une vie particulièrement bien remplie. Pour cet anniversaire, Cannes a fait restaurer son premier film : un documentaire sur le Douro, un fleuve qui se jette dans l’océan à Porto, la ville de Manoel de Oliveira. Il l’a réalisé alors que le cinéma était encore muet ! Sous Salazare, le maestro a mis sous le boisseau ses ambitions artistiques et repris l’exploitation viticole familiale. Pour brusquement renaître au cinéma à soixante ans passés, et ne plus s’arrêter ! Sa ténacité a toujours forcé mon admiration.
Ce matin, j’ai assisté à la projection du « Silence de Lorna », le nouveau film de Jean-Pierre et Luc Dardenne « Les frères », comme disent familièrement leurs acteurs. Le visage de ces Taviani belges, travaillant ensemble depuis leur premier film, est maintenant bien connu du grand public, qui les a vu à deux reprises lever une Palme d’or. Pour « Rosetta », en 1999, et pour « L’enfant », en 2005. Rêvent-ils de repartir avec une troisième Palme, situation encore inédite à Cannes ? La question leur a évidemment été posée lors de la conférence de presse qui a suivi la projection du « Silence de Lorna ». Mais nous savions déjà tous que leur ambition principale est de faire partager au plus grand nombre leur vision du monde. Celle de ce « Silence » est aussi sombre que les précédentes. Seulement, les deux réalisateurs ont pris davantage de distance avec leur sujet, avec une mise en scène plus posée.

L’histoire du film ? Emigrée à Liège, Lorna, une Albanaise, est engagée de son plein gré dans un impitoyable trafic de mariages blancs, pour « s’acheter » la nationalité belge. Lorna veut réunir, coûte que coûte, des fonds pour s’offrir le snack de ses rêves, avec son ami albanais. L’assassinat de son premier « vrai faux » mari belge bouleverse son projet, et l’amène à chercher à se racheter. Un final d’espérance qui revient régulièrement dans les œuvres Dardenne.

Tout au long de la conférence de presse, les deux frères se sont montrés sincères et compassionnels, attachés à l’être humain, mais sans avoir envie qu’on leur attribue une sensibilité religieuse particulière. Pourquoi est-ce que la détresse les inspire tant ? Ils reprennent à leur compte la formule du poète Henri Michaud : « l’artiste n’est pas maître chez lui ». Autrement dit, « On fait ce qu’on doit, mais on ne peut pas dire pourquoi ». A méditer !

Philippe Royer

19/05/2008

Laisser un commentaire