“Cuba libre”
Comme promis, je reviens sur « Che » de Steven Soderbergh, le film qui a suscité le plus de commentaires, ces dernières heures. Depuis « Sexe, mensonges et vidéo », Palme d’or à Cannes en 1989, le réalisateur Steven Soderbergh (« Ocean’s Twelve », « Traffic », Erin Brockovich » …), nous a habitué à le voir s’emparer des genres les plus divers. Mais on ne l’attendait pas forcément sur le terrain de la révolution castriste.
Son film est composé de deux parties distinctes : la première narre la conquête de Cuba, entre 1956 et 1959, par la troupe de guérilleros emmenée par Fidel Castro et Ernesto Guevara, un médecin argentin. La seconde : la chute du « Che », dans la jungle bolivienne.
Le réalisateur a voulu se démarquer des biographies classiques, en insistant sur le quotidien austère des guérilleros : l’entraînement, les combats, les épreuves, mais aussi cette fraternité dans l’adversité, dont le cinéma a toujours fait son miel. Ce parti-pris permet de dégager la personnalité d’Ernesto Guevara, et, partant, les racines du mythe, mais aussi de prendre une certaine distance avec l’idéologie.
Le Che est montré comme un combattant aguerri et téméraire, un chef charismatique, attentif aux souffrances des humbles, mais impitoyable avec les « profiteurs de guerre » dévoyant son idéal révolutionnaire.
Si, à Cuba, les castristes avancent sur un terrain qui leur est acquis, en Bolivie, le contexte est tout autre. Isolé, sans aucune assise populaire, le « Che » est voué à perdre la guerre. Là aussi, dans cette seconde partie : l’entraînement, les combats, minutieusement reconstitués …
Le procédé lasse assez vite. Les mêmes scènes se répètent, sans aucune ellipse pour soulager le récit. Evidemment, la tragédie l’emporte : la dernière heure, celle de la capture et l’exécution sommaire de Guevara, est magnifique. Elle récompense d’avoir patienté.
Egalement au crédit du film, la langue : joué par des acteurs hispaniques, dont Benicio del Toro, dans le rôle du Che, et Damien Bichir, dans celui de Castro (dont il reprend tous les tics), il est en espagnol, et respecte même les accents (Argentins, Cubains, Mexicains …). Rare, dans le cinéma américain !
Autant « Che » est un film limpide, parfaitement documenté, autant ceux de Philippe Garrel et d’Atom Egoyan, demandent un minimum de familiarité avec les univers de l’un et de l’autre. Réalisé en noir et blanc, « La frontière de l’aube » de Philippe Garel est une oeuvre à tiroirs, reprenant les obsessions de son auteur, incarnées par son fils, l’acteur Louis Garrel : la marginalité opposée au « confort bourgeois », la culpabilité, l’impossibilité du bonheur, la psychiatrie … La poésie de son travail fascine, mais on reste à l’extérieur.
Même chose avec « Adoration » : l’univers artistique du Canadien Atom Egoyan est d’une grande richesse. Ses réalisations, construites à la manière des contes orientaux, sont envoûtantes, mais on peine à s’y plonger en entier.
Soderbergh, Garrel, Egoyan : trois mondes aux antipodes les uns des autres, qui démentent ce fréquent constat d’uniformisation du cinéma. Pourvu que cela dure !
Philippe Royer
23/05/2008

